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ENTRETEMPS, ELLE DANSE Rencontre avec Khouloud Yassine

A la recherche du temps perdu, la danseuse et chorégraphe libanaise Khouloud Yassine se met à l’écoute du rythme. Elle scrute les partitions musicales pour en dégager le geste, le souffle, la respiration. Entre un temps et un autre, tout un monde, un territoire qu’elle colonise de sa recherche gestuelle. En 2010, elle présentait « Entretemps ». Au son, le musicien-compositeur et interprète Khaled Yassine façonnait les rythmes, percutait les pulsations ; au corps, Khouloud Yassine en façonnait les divisions, leur donnant geste. L’expérimentation continue deux ans après. En tandem, les deux artistes reviennent sur la scène du Théâtre Monnot avec Entretemps II. Nous avons rencontré Khouloud, au détour d’une répétition.
Parlez nous de votre recherche sur le mouvement.
Il s’agit d’une recherche sur le rapport entre la danse, le geste et le rythme qui a débuté en 2007 avec la création « Par une nuit de Mars ». Il s’agissait de ma première rencontre artistique avec mon frère Khaled. Lors des répétitions, je travaillais sur ses exercices rythmiques en les transposant sur mon corps. Dans cette création, nous nous étions penchés sur un sujet, une thématique bien précise : celle des camps politiques, des divisions entre les partis libanais. Le thème était donc saillant. Mais au fil du temps et du travail, un désir d’abstraction s’est fait sentir, une recherche moins ancrée dans un sujet, une recherche libérée du besoin de transmettre un sens. A la recherche de la rythmique pure, le sens s’est évidé du geste. Nous avons ainsi tourné le dos au geste narrateur d’histoire.
Fuir le sens. Mais les simples gestes, les simples mouvements du corps ne sont ils pas des histoires en soi ?
Tout à fait ! La seule présence en scène raconte une histoire mais je m’efforce à ne pas y ajouter une couche de sens. Au spectateur de projeter sa propre perception. Le corps devient en quelque sorte un écran d’interprétation.
Pourquoi fuyez-vous la narration ?
Je ressens une gêne face à la scène contemporaine actuelle, face au recours, à mon sens, trop systématique à la Danse-Théâtre, à l’expressivité théâtrale dans les spectacles dansés. Il n’existe qu’une seule Pina Bausch. Ses créations étaient le fruit d’une raison intime, une raison organique, propre à son existence même, à son être même. C’est ce vécu qui a donné naissance à cette forme de danse. Pina Bausch est née à la danse avec un sentiment d’urgence, un besoin pressant de dire et d’exprimer. La scène post-Bausch s’exprime mais ne raconte rien. J’ai longtemps travaillé dans cette direction mais je me suis vite trouve face à une impasse : celle du geste qui, à trop vouloir raconter, ne raconte plus rien. Je ne suis ni Pina Bausch, ni Alain Platel, j’ai d’autres terrains à explorer.
Lesquels ?
Raconter le rythme, le son du geste, son flux. Raconter le mouvement. La musique n’est ni accessoire, ni support. Le geste est contemporain au son, en complète simultanéité d’existence. C’est une approche organique, brute… C’est ici que j’essaye de creuser.
Entretemps, que se passe t il dans votre esprit, dans votre corps ?
Je suis face à moi-même, à mon corps, à la relation entre le geste et le rythme, aux accents que la musique infléchit a mon corps, aux subdivisions rythmiques. Ma présence en scène tout comme mon entrainement quotidien sont une urgence, un besoin. Mon désir de scène n’est pas un luxe, c’est un besoin pressant d’expression, un besoin vital. Je ne peux faire autrement.
Pourquoi dansez-vous ?
Très long silence. Pour savoir pourquoi j’existe ?
Pourriez-vous nommer un spectacle qui vous ait bouleversé ?
« Café Müller » de Pina Bausch que j’ai vu en vidéo. C’est tellement puissant ! Il y a dans l’écriture du mouvement et dans le corps des danseurs une urgence, quelque chose de très vrai ! Par ailleurs, « I am the wind » une pièce de théâtre de Patrice Chéreau m’a également bouleversée. Une pièce très intense, mais en à la fois si simple. Le texte, le jeu des acteurs, la scénographie… j’en ai même pleuré !
A quel rythme vivez-vous ?
Mon rythme est un rythme de travail, de rigueur et de discipline, mais je reste extrêmement sensible au rythme de mon environnement.
Quel est le rythme de Beyrouth ?
Beyrouth n’a pas de rythme ! Beyrouth est un flot de pulsations, un pouls discontinu, irrégulier.
Propos recueillis par Nasri N.Sayegh
ELLE Oriental | Mai 2012

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MONSIEUR CANNES | RENCONTRE EN 35 MM AVEC GILLES JACOB
Nous sommes en Mai 19h30. Cannes est habillée d’or, la Croisette déverse son flot de cinéphiles et le Palais des Festivals étend son tapis, infiniment, inlassablement, scandaleusement rouge. Tout en haut des marches, l’épicentre des regards. Le gardien du temple est debout. Discret, l’œil plissé, il attend ses invités pailletés. Président du Festival de Cannes depuis 2001, Gilles Jacob est lié à l’événement depuis le milieu des années soixante-dix. Cinéphile averti, cet homme mystérieux préfère les coulisses aux feux de la rampe et n’accorde que très peu d’interview. Et pourtant, cet entretien-émotion…

A quand remonte votre tout premier souvenir et/ou émotion cinéma ? De quel film s’agissait-il et dans quel contexte l’avez-vous visionné ?
Mon premier souvenir remonte à l’âge de 5 ou 6 ans. La personne qui s’occupait de moi, m’emmenait au jardin des Champs Elysées. Elle n’avait qu’une idée en tête : me traîner au cinéma pour y embrasser à l’aise son amoureux (à l’époque on ne s’embrassait pas en public, il fallait le noir). Mes parents ignoraient tout, mais le cinéma, ça faisait déjà tout à fait mon affaire. Le film qui m’a le plus impressionné alors s’appelait Feu !. Le film montre un officier de marine (le beau et barbichu Victor Francen, très classe dans son uniforme impeccable de capitaine de corvette) donner l’ordre à son équipage de tirer sur un cargo suspect où, hélas, a pris place sa bienaimée. Je vous laisse deviner le drame cornélien du soldat de métier en même temps qu’amoureux fou. Je m’identifiais aux deux naturellement et cette lutte intérieure me rendait tout chose….

Cannes 1946, première édition. Que vous inspire la toute première affiche du Festival ?
Dieu sait si toutes les affiches du festival, notamment dans les débuts, n’ont pas toujours été à la hauteur et si on s’est parfois contenté d’un graphisme aujourd’hui suranné. D’ailleurs, à l’époque, qui aurait pensé au festival en termes d’image ? Mais cette affiche-ci m’a toujours plu. Il y a l’écran, il y a la mer, il y a les palmiers… Oui, j’aime cette affiche avec son parfum de poésie candide à la Peynet, ce dessinateur qui s’arrangeait toujours pour caser des amoureux dans son dessin, comme aujourd’hui Plantu campe dans un coin une petite souris, comme un contrepoint commentateur de son œuvre. C’est la marque des grands.

64 affiches plus tard, que constitue aujourd’hui le Festival de Cannes dans la planète du 7eme Art ?
Un évènement mondial qui a peu à peu conquis son indépendance. Indépendance diplomatique, politique, professionnelle, et finalement financière. Le plus grand rassemblement professionnel international en matière de cinéma, d’art et de culture, le plus grand marché du film, la plus grande affluence de presse internationale, une sélection reconnue pour sa diversité, sa qualité et son équilibre, un évènement à taille humaine malgré le nombre de festivaliers, où l’on peut tout faire à pied, où l’on travaille beaucoup mais dans un cadre enchanteur et une atmosphère de vacances. Je pourrais multiplier les atouts mais il faut garder les pieds sur terre, ne pas croire que c’est « arrivé » car toute manifestation culturelle est fragile et pour rester en tête il faut travailler dur, très dur. C’est à quoi notre excellente équipe s’emploie sans compter et sans mesurer sa peine.

Le Festival de Cannes, une caisse de résonnance géopolitique ? Dans quelle mesure le Festival est il sensible aux soubresauts de l’actualité et de l’histoire ?
Il y a la sélection proprement dite avec ses films en prise directe sur l’actualité contemporaine, les duretés du monde d’aujourd’hui, ses rires souvent acerbes, et ses espoirs aussi. Il y a aussi la part très sérieuse que prend le festival à la liberté des artistes partout où ils sont, eux-mêmes ou leur œuvre, mis en danger par des dirigeants que les dénonciations – sociales ou politiques – effraient ou fragilisent. J’ai personnellement œuvré de toutes mes forces et de toute mon influence depuis 35 ans pour que cette liberté soit assurée, confortée, retrouvée, garantie en programmant, même en fraude, des films qu’on ne voulait pas que je montre, en invitant des proscrits, des interdits, des punis, des mis à l’écart.
Il est 19h30. Vous êtes au sommet des marches du Palais des Festivals, attendant vos convives. Que ressentez-vous ?
Je me dis : zut ! On va être en retard ! Pressons le mouvement ! Qui diable ça peut être cette jeune actrice qui monte les marches, je la connais, impossible de mettre un nom sur son visage, je suis trop fatigué, j’aurais pas dû dire à mon chauffeur d’aller dîner alors qu’il faut que je reparte en coup de vent pour aller accueillir un ministre québécois, on va vraiment commencer en retard, elle est vraiment sublime Juliette B. que j’aperçois devant les photographes, penser demain de dire au chef photo que ça traîne trop en bas malgré mes signaux désespérés, et cette musique techno, ils ont pas autre chose à mettre sur leur platine, que cette musique au kilomètre, en plus on ne s’entend pas. Dire aux responsables demain matin qu’il y a encore beaucoup trop de monde en haut des marches, et des gens qui n’ont rien à y faire… Et voici qu’un petit moineau s’est égaré sur le tapis rouge, ça me fait penser à Jo, notre Youssef Chahine si cher à mon cœur et son moineau du Nil. Ses « papillons dans l’estomac »… : que de souvenirs… Ah ! Bonjour, mon cher, content de vous voir, vous m’excuserez mais je vais vous demander d’entrer dans la salle, on commence, on commence…
Entretien réalisé par Nasri N.Sayegh | ELLE Oriental - Mai 2012
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THE BANGLES | Walk like an Egyptian et la Place Tahrir
Existe-t-il un point commun entre le groupe de pop californien « The Bangles » et la Place Tahrir au Caire ? Dans le milieu des années 80, ce quatuor féminin originaire de Californie se fait connaitre avec l’entrainant « Manic Monday » puis avec le sirupeux « Eternal Flame ». Vient ensuite un nouveau single « Walk like an Egyptian » qui se classe n°1 aux USA en décembre 1986.
Sommation à la danse, à l’humour, « Walk like an Egyptian » ou « Marchez comme les égyptiens » fait très vite le tour de la planète. Puis, plus rien si ce n’est quelques remix et reprises pour des « Best Of Années 80 » pour nostalgiques esseulés. Puis soudain, en Janvier 2011, à l’aube de la révolution égyptienne, la chanson refait surface, inonde la toile, les slogans, les pancartes des manifestants et se transforme Place Tahrir en véritable hymne à la révolution. « Walk like an Egyptian » ou la danse de la révolution ? Interview inédite et insolite avec Debbi Peterson, chanteuse des Bangles.

Pourriez-vous tout d’abord remonter aux circonstances de création de cette chanson ? Comment « Walk like an egyptian » est elle née ?
La chanson a été écrite par un artiste de génie: Liam Sternberg. Nous étions en répétition, en train de finaliser notre album « A Different Light » lorsque notre producteur nous a proposé « Walk like an Egyptian ». La démo était chantée par Marti Jones, une voix incroyable ! Nous avons tout de suite été conquises. L’humour des paroles et la musique nous ont interpellées. Le mot « Egypte » donnait un plus à notre album. C’était très différent de notre univers et pourtant sans hésiter une seconde nous avons décidé de nous embarquer dans l’aventure.

Comment la chanson a-t-elle été accueillie à l’époque ?
Nous ne pensions pas un instant que notre maison de disque allait sortir cette chanson car elle semblait bizarre, étrange par rapport au reste de l’album. Et pourtant, elle l’a fait! Et quand la chanson a été diffusée sur les ondes, la réaction a été immédiate et surtout très positive!
La danse qui accompagne la chanson s’est très vite transformée en succès planétaire…
Grace à notre petite danse, ce geste inspiré des fresques antiques de l’Egypte, la chanson a vite pris d’autres proportions. Jusqu’aujourd’hui, quand nous la chantons, le public se souvient encore de la danse et tout le monde se met à bouger. Nous ressentons un vrai bonheur, une vraie connexion avec l’audience.
Un bonheur qui ne semble pas faire unanimité puisque, suite aux attaques du 11 Septembre 2001, “Walk like an Egyptian” a été fichée par Clear Channel comme étant inappropriée et comme ayant des paroles douteuses… Pourquoi?
Je n’ai aucune idée, aucune explication à cela si ce n’est qu’il s’agissait peut être d’une réponse naïve et bête à quelque chose d’horrible, de tragique. Je suis fière d’être américaine et la liberté d’expression fait partie de nos droits les plus fondamentaux. Imposer une censure à la musique Pop…? Cela n’a aucun sens pour moi !
Revenons aux temps présents. Au tout début de la révolution égyptienne, avez vous fait un parallèle entre les événements en cours et votre chanson?
Au tout début, je n’ai pas fait le lien mais petit à petit j’ai lu des commentaires sur la toile. La chanson ne parle pas directement des égyptiens, mais j’étais tres heureuse et surprise de les voir l’entonner comme un hymne. J’ai ressenti une sorte de fierté. J’ai suivi de près les événements qui se déroulaient Place Tahrir et dans le monde arabe. Je ressens une profonde admiration devant le courage du peuple égyptien. La démocratie n’est certes pas un système parfait mais elle mérite d’être défendue et la détermination du peuple égyptien est absolument inspirante !

Si je vous dis révolution, vous me répondez ?
Energie!
Si je vous dis Egypte ?
Changement!
Et Beyrouth?
Mystère…
Entretien réalisé par Nasri N.Sayegh
ELLE Oriental | Avril 2012
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YASMINE HAMDAN BY YASMINE HAMDAN
Album éponyme pour une voix unique, Yasmine Hamdan nous revient accompagnée de sa voix, seule. Nue. Après son voyage en Arabology aux cotés du compositeur et producteur Mirwais Ahmadzaï, Yasmine Hamdan poursuit son exploration des trésors de la musique arabe. Un album où la voix frôle le sublime. Intime murmure, nostalgie musicale, sa voix se fait volupté. A l’occasion de la sortie cet opus événement produit par Marc Collin (Nouvelle Vague), nous avons été à la rencontre de ses influences musicales. Avec grâce et humour, Yasmine Hamdan nous ouvre le portique d’un panthéon habité par les plus grandes voix de la chanson arabe. De Beyrouth à Koweït City en passant par Le Caire, voyage en Yasminology.

Photo | Nadim Asfar
ASMAHAN est la première chanteuse arabe qui m’ait bouleversée. C’est grâce à elle que j’ai eu envie de chanter en arabe, et que mon désir de devenir chanteuse a soudain eu un sens qui me transcendait. Elle a eu un rôle de passeur pour moi à une époque où j’avais une perte de repères. J’avais à nouveau le désir d’appartenir à cette “mémoire” et de me ré-approprier un héritage dont je me sentais coupée. Cela a été pour moi une sorte de ré-initiation à travers laquelle j’ai fait mes premiers pas pour me re-connecter à un passé qui me réconciliait avec mon présent.
Je trouvais sa musique très avant garde. Elle représentait aussi pour moi une féminité, une beauté, une intelligence dans l’interprétation, et je ressentais une grande nostalgie en écoutant sa voix.
La première chanson arabe que j’ai reprise était « Ya habibi taala ». J’avais enregistré une version guitare-voix sur un vieux quatre pistes avant de le proposer à Zeid Hamdan. On l’a très vite intégrée à notre répertoire « Soapkills », qui était jusqu’ici un répertoire de chansons anglaises. A partir de ce moment là, le son « Soapkills » a commencé à évoluer. Zeid avait acheté une machine groove box, et moi je commençais à vouloir chanter en arabe, (sans savoir chanter l’arabe!) C’était l’inconnu pour moi, un sentiment très vertigineux. Mais c’est venu spontanément, comme une nécessité ou une urgence. Je l’ai donc fait avec beaucoup de liberté. J’ai du apprendre sur le tas, en concert, en public et essuyer parfois un sentiment de frustration. C’est là que j’ai commencé à vouloir prendre des cours, à collectionner des vieux enregistrements, à écouter en boucle ces musiques, c’était devenu une obsession. C’est comme ça que tout a vraiment commencé pour moi.
LEILA MOURAD
Leila Mourad est arrivée bien plus tard. J’ai beaucoup d’affection pour cette femme. Je trouve le personnage très touchant, à la fois fragile et joyeux. Elle a aussi quelque chose d’entêté, qu’on peut ressentir dans le timbre de sa voix. Je suis aux aguets quand je l’écoute chanter certaines chansons, parce que je sens sa voix glisser, frôler de justesse certaines notes sans jamais les rater. C’est un sentiment étrange. Je peux ressentir la même chose au cirque quand je regarde un numéro d’acrobatie, et que mon coeur chavire d’inquiétude pour l’acrobate. C’est elle ma préférée en ce moment avec Samira Toufik et Oum Koulthoum, dans ses toutes premières chansons.

SHADIA
J’ai eu une phase Shadia quand j’étais gamine. Elle me faisait marrer. Elle est coquine, et très ronde dans sa féminité. Elle a une voix espiègle et sensuelle. J’étais surtout folle amoureuse d’Abdel Halim Hafez. Ils ont formé un très beau couple de cinéma dans les années 60-70.
Lorsqu’on vivait en Grèce, ma mère écoutait en boucle la chanson “El alb yhibbi marra ma yhibbich marreten”. J’ai fait un enregistrement de cette chanson l’année dernière, sur la musique d’un ami pianiste. Ce sera peut être pour mon prochain album!
MOUNIRA EL MEHDEYYA
Elle a une voix sublime, très sophistiquée, un peu savante. On sent le passé, une époque qu’on connait des livres, des images noir et blanc. A son époque il n’y avait pas ni radio ni de télé, elle est donc restée un peu dans l’ombre auprès du grand public. Elle n’était pas là au bon moment.
Mounira El Mehdeyya a été je pense une des premières femmes à faire du théâtre. Elle a revendiqué la liberté de mener une carrière d’actrice chanteuse à une époque où, dans le monde arabe, la catégorie “artiste” était connotée négativement. Elle a donc été une vraie pionnière. Une tigresse.
OUM KALTHOUM
Je l’écoute beaucoup depuis que j’habite Paris, surtout ses petites chansonnettes, les Ta’ati’, qui sont magnifiques ! Oum Koulthoum avait une vocation qui transcendait tout. Elle était peut être un peu surhumaine…

FEYROUZ
Feyrouz m’a accompagnée longtemps en voiture. Elle a amené de la sensualité et de la douceur dans mon quotidien. Elle rendait les embouteillages et l’agressivité d’une ville comme Beyrouth supportables. Elle adouçissait tout. Elle m’a beaucoup influencé je pense. Elle a une voix feutrée et elle l’utilise avec beaucoup de subtilité. J’ai appris beaucoup en l’écoutant chanter. C’est aussi une femme qui a de l’humour et elle semble avoir un sacré caractère.
OMAR EL ZEENEH
C’est une histoire de famille! Je l’ai découvert avant de le connaitre… J’ai commencé à chanter la chanson “Koullou ndif “avant d’avoir écouter l’originale, qui était introuvable jusqu’à il y a quelques années.
La tante de ma mère, que je considérais comme ma grand-mère, avait une belle voix et un sens de l’humour très relevé. Il y avait un jeu entre elle et moi. A chaque fois qu’on se voyait elle me fredonnait “koullou ndif, koullou nahif, koullou mouhafhaf, koullou latif”. Pour elle, j’étais cette génération de jeunes ados, occidentalisés, moqués (avec tendresse) dans les chansons de Omar el Zenneh. C’est comme ça que j’ai commencé à chanter cette chanson avec Soapkills en 2000. J’avais noté paroles et mélodie en écoutant ma grand-tante chanter. Heureusement qu’elle chantait bien!
Du coup ça m’a quand même fait bizarre d’entendre la version originale il y a quelques années -qui est superbe par ailleurs.
Dans mon nouvel album, je reprends les titres “Beirut” et “Bala Tantanat”.
Je suis très attachée aux différentes significations qu’elles prennent aujourd’hui, plus de 60 ans après qu’elles aient été écrites. Elles sont tellement d’actualité.
MOHAMAD ABDEL WAHAB
Il y a des chansons, comme “Ana Haweith wentahet”, ou “In kounti teftekri walla tenssi”, qu’il a, sans aucun doute, chanté pour moi ! (Rires)
Abdel Wahab, c’est mon mentor, ma référence ultime. Il avait une liberté, un don incroyable pour surfer d’un style de musique à un autre. Il aimait expérimenter, faire des croisements de genres avec le chant arabe.
Abdel Wahab avait aussi une maitrise incroyable, presque mathématique de sa voix. Il avait de l’intelligence dans son chant. Un bon équilibre entre émotion et distance. C’est parce qu’il était obsessionnel, il avait le goût du détail.
J’étais dans un bar café un soir au Caire. On était invité à un festival de cinéma organisé par des gens très sympathiques qui m’ont demandé si j’avais des envies particulières; s’il y avait un lieu ou endroit que j’avais envie de visiter. J’ai dit “oui ! La tombe de Abdel Wahab !”. Au même moment rentre le sosie de Abdel Wahab -qui s’est avéré être son fils - avec deux femmes : les deux filles du chanteur décédé… N’est-ce pas de la magie !

AISHA AL MARTA
J’ai passé dix ans dans les pays du golfe. J’ai donc baigné dans la musique khaliji et la musique iraqienne. Je me suis rendue compte, bien plus tard, que j’aimais vraiment cette musique, et qu’elle faisait partie de mon histoire intime.
Aicha El Marta est une chanteuse koweitienne, elle a une voix puissante, très timbrée et un look de dingue. Elle avait un groupe constitué uniquement de femmes, qui accompagnaient son chant de rythmes et de claps, souvent sans aucun instrument mélodique. On sent le désert pas très loin, on sent aussi la mer, les chants de pêcheurs. Bizarrement, les chants du golfe me renvoient dans mon imaginaire à une acoustique sous-marine, “atonale”.
Elle a aussi fait des chansons plus pop et grand public, avec des synthétiseurs un peu kitsch et des vidéo clips déments. Aicha el Marta était pionnière d’une époque où l’on vivait une ouverture et une émancipation dans la région. Les artistes du Golfe ont un sens du rythme qui est très intéressant, et à l’époque leur son était très roots, très vierges. Un peu impénétrables.
Dans mon nouvel album Je chante deux de ses chansons : « Ya Nass » et « Irss ».
J’ai senti beaucoup de liberté en les travaillant avec Marc Colin. On les a complètement transformées. Je me suis amusée à en réécrire des parties, à changer les mélodies… J’aime beaucoup ces chansons !
Par Nasri N.Sayegh | ELLE ORIENT | AVRIL 2012
Publié le avril 15, 2012 with 1 note ()
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YASMINE HAMDAN BY YASMINE HAMDAN
Album éponyme pour une voix unique, Yasmine Hamdan nous revient accompagnée de sa voix, seule. Nue. Après son voyage en Arabology aux cotés du compositeur et producteur Mirwais Ahmadzaï, Yasmine Hamdan poursuit son exploration des trésors de la musique arabe. Un album où la voix frôle le sublime. Intime murmure, nostalgie musicale, sa voix se fait volupté. A l’occasion de la sortie cet opus événement produit par Marc Collin (Nouvelle Vague), nous avons été à la rencontre de ses influences musicales. Avec grâce et humour, Yasmine Hamdan nous ouvre le portique d’un panthéon habité par les plus grandes voix de la chanson arabe. De Beyrouth à Koweït City en passant par Le Caire, voyage en Yasminology.

Photo | Nadim Asfar
ASMAHAN est la première chanteuse arabe qui m’ait bouleversée. C’est grâce à elle que j’ai eu envie de chanter en arabe, et que mon désir de devenir chanteuse a soudain eu un sens qui me transcendait. Elle a eu un rôle de passeur pour moi à une époque où j’avais une perte de repères. J’avais à nouveau le désir d’appartenir à cette “mémoire” et de me ré-approprier un héritage dont je me sentais coupée. Cela a été pour moi une sorte de ré-initiation à travers laquelle j’ai fait mes premiers pas pour me re-connecter à un passé qui me réconciliait avec mon présent.
Je trouvais sa musique très avant garde. Elle représentait aussi pour moi une féminité, une beauté, une intelligence dans l’interprétation, et je ressentais une grande nostalgie en écoutant sa voix.
La première chanson arabe que j’ai reprise était « Ya habibi taala ». J’avais enregistré une version guitare-voix sur un vieux quatre pistes avant de le proposer à Zeid Hamdan. On l’a très vite intégrée à notre répertoire « Soapkills », qui était jusqu’ici un répertoire de chansons anglaises. A partir de ce moment là, le son « Soapkills » a commencé à évoluer. Zeid avait acheté une machine groove box, et moi je commençais à vouloir chanter en arabe, (sans savoir chanter l’arabe!) C’était l’inconnu pour moi, un sentiment très vertigineux. Mais c’est venu spontanément, comme une nécessité ou une urgence. Je l’ai donc fait avec beaucoup de liberté. J’ai du apprendre sur le tas, en concert, en public et essuyer parfois un sentiment de frustration. C’est là que j’ai commencé à vouloir prendre des cours, à collectionner des vieux enregistrements, à écouter en boucle ces musiques, c’était devenu une obsession. C’est comme ça que tout a vraiment commencé pour moi.
LEILA MOURAD
Leila Mourad est arrivée bien plus tard. J’ai beaucoup d’affection pour cette femme. Je trouve le personnage très touchant, à la fois fragile et joyeux. Elle a aussi quelque chose d’entêté, qu’on peut ressentir dans le timbre de sa voix. Je suis aux aguets quand je l’écoute chanter certaines chansons, parce que je sens sa voix glisser, frôler de justesse certaines notes sans jamais les rater. C’est un sentiment étrange. Je peux ressentir la même chose au cirque quand je regarde un numéro d’acrobatie, et que mon coeur chavire d’inquiétude pour l’acrobate. C’est elle ma préférée en ce moment avec Samira Toufik et Oum Koulthoum, dans ses toutes premières chansons.

SHADIA
J’ai eu une phase Shadia quand j’étais gamine. Elle me faisait marrer. Elle est coquine, et très ronde dans sa féminité. Elle a une voix espiègle et sensuelle. J’étais surtout folle amoureuse d’Abdel Halim Hafez. Ils ont formé un très beau couple de cinéma dans les années 60-70.
Lorsqu’on vivait en Grèce, ma mère écoutait en boucle la chanson “El alb yhibbi marra ma yhibbich marreten”. J’ai fait un enregistrement de cette chanson l’année dernière, sur la musique d’un ami pianiste. Ce sera peut être pour mon prochain album!
MOUNIRA EL MEHDEYYA
Elle a une voix sublime, très sophistiquée, un peu savante. On sent le passé, une époque qu’on connait des livres, des images noir et blanc. A son époque il n’y avait pas ni radio ni de télé, elle est donc restée un peu dans l’ombre auprès du grand public. Elle n’était pas là au bon moment.
Mounira El Mehdeyya a été je pense une des premières femmes à faire du théâtre. Elle a revendiqué la liberté de mener une carrière d’actrice chanteuse à une époque où, dans le monde arabe, la catégorie “artiste” était connotée négativement. Elle a donc été une vraie pionnière. Une tigresse.
OUM KALTHOUM
Je l’écoute beaucoup depuis que j’habite Paris, surtout ses petites chansonnettes, les Ta’ati’, qui sont magnifiques ! Oum Koulthoum avait une vocation qui transcendait tout. Elle était peut être un peu surhumaine…

FEYROUZ
Feyrouz m’a accompagnée longtemps en voiture. Elle a amené de la sensualité et de la douceur dans mon quotidien. Elle rendait les embouteillages et l’agressivité d’une ville comme Beyrouth supportables. Elle adouçissait tout. Elle m’a beaucoup influencé je pense. Elle a une voix feutrée et elle l’utilise avec beaucoup de subtilité. J’ai appris beaucoup en l’écoutant chanter. C’est aussi une femme qui a de l’humour et elle semble avoir un sacré caractère.
OMAR EL ZEENEH
C’est une histoire de famille! Je l’ai découvert avant de le connaitre… J’ai commencé à chanter la chanson “Koullou ndif “avant d’avoir écouter l’originale, qui était introuvable jusqu’à il y a quelques années.
La tante de ma mère, que je considérais comme ma grand-mère, avait une belle voix et un sens de l’humour très relevé. Il y avait un jeu entre elle et moi. A chaque fois qu’on se voyait elle me fredonnait “koullou ndif, koullou nahif, koullou mouhafhaf, koullou latif”. Pour elle, j’étais cette génération de jeunes ados, occidentalisés, moqués (avec tendresse) dans les chansons de Omar el Zenneh. C’est comme ça que j’ai commencé à chanter cette chanson avec Soapkills en 2000. J’avais noté paroles et mélodie en écoutant ma grand-tante chanter. Heureusement qu’elle chantait bien!
Du coup ça m’a quand même fait bizarre d’entendre la version originale il y a quelques années -qui est superbe par ailleurs.
Dans mon nouvel album, je reprends les titres “Beirut” et “Bala Tantanat”.
Je suis très attachée aux différentes significations qu’elles prennent aujourd’hui, plus de 60 ans après qu’elles aient été écrites. Elles sont tellement d’actualité.
MOHAMAD ABDEL WAHAB
Il y a des chansons, comme “Ana Haweith wentahet”, ou “In kounti teftekri walla tenssi”, qu’il a, sans aucun doute, chanté pour moi ! (Rires)
Abdel Wahab, c’est mon mentor, ma référence ultime. Il avait une liberté, un don incroyable pour surfer d’un style de musique à un autre. Il aimait expérimenter, faire des croisements de genres avec le chant arabe.
Abdel Wahab avait aussi une maitrise incroyable, presque mathématique de sa voix. Il avait de l’intelligence dans son chant. Un bon équilibre entre émotion et distance. C’est parce qu’il était obsessionnel, il avait le goût du détail.
J’étais dans un bar café un soir au Caire. On était invité à un festival de cinéma organisé par des gens très sympathiques qui m’ont demandé si j’avais des envies particulières; s’il y avait un lieu ou endroit que j’avais envie de visiter. J’ai dit “oui ! La tombe de Abdel Wahab !”. Au même moment rentre le sosie de Abdel Wahab -qui s’est avéré être son fils - avec deux femmes : les deux filles du chanteur décédé… N’est-ce pas de la magie !

AISHA AL MARTA
J’ai passé dix ans dans les pays du golfe. J’ai donc baigné dans la musique khaliji et la musique iraqienne. Je me suis rendue compte, bien plus tard, que j’aimais vraiment cette musique, et qu’elle faisait partie de mon histoire intime.
Aicha El Marta est une chanteuse koweitienne, elle a une voix puissante, très timbrée et un look de dingue. Elle avait un groupe constitué uniquement de femmes, qui accompagnaient son chant de rythmes et de claps, souvent sans aucun instrument mélodique. On sent le désert pas très loin, on sent aussi la mer, les chants de pêcheurs. Bizarrement, les chants du golfe me renvoient dans mon imaginaire à une acoustique sous-marine, “atonale”.
Elle a aussi fait des chansons plus pop et grand public, avec des synthétiseurs un peu kitsch et des vidéo clips déments. Aicha el Marta était pionnière d’une époque où l’on vivait une ouverture et une émancipation dans la région. Les artistes du Golfe ont un sens du rythme qui est très intéressant, et à l’époque leur son était très roots, très vierges. Un peu impénétrables.
Dans mon nouvel album Je chante deux de ses chansons : « Ya Nass » et « Irss ».
J’ai senti beaucoup de liberté en les travaillant avec Marc Colin. On les a complètement transformées. Je me suis amusée à en réécrire des parties, à changer les mélodies… J’aime beaucoup ces chansons !
Par Nasri N.Sayegh | ELLE ORIENT | AVRIL 2012
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Arabology | Yasmine Hamdane

Alef. Ba’. Gim. Dal. Abjad.
Quatre lettres des vingt huit qui composent l’alphabet arabe. Pas une de plus. Et pourtant…
Langue consonantique par excellence, l’arabe s’écrit de droite à gauche. Il est parlé dans tout le Proche Orient, le Moyen Orient et l’Afrique du Nord.
Il ne s’agit pas là d’un cours de linguistique mais d’arabologie.
Y.A.S. Trois lettres qui peuvent désormais s’ajouter à l’abjad pour inventer un nouveau langage. Arabology de Yas où la science du son et du mot, un album place l’arabe au cœur de la pop culture. Ou l’inverse ?
Portrait Entretien Nasri N. Sayegh.
2005. Tout commence dans les backstages d’un concert de Madonna. Yasmine Hamdane (ex-chanteuse du groupe de trip hop libanais Soap Kills) rencontre Mirwaïs Ahmadzaï (illustre ambassadeur de la French Touch et à ses heures producteur de Madonna). Une rencontre rendue possible par l’intervention amicale et non moins divine du réalisateur palestinien Elia Suleiman. C’est de ce premier contact que naîtra trois ans plus tard Arabology.
Mais en réalité, tout commence des années plus tôt.
Retour en arrière.
Mars 1976. Beyrouth. Naissance de Yasmine H.Hamdane. La guerre est encore jeune. Imprévisible. Effrontée. Enfant de guerre mais aussi fille d’ingénieur, Yasmine grandit dans une ville qui alterne sifflement de bombes, accalmies, feuilletons égyptiens grésillant du poste de télévisions, et écoles fermées pour cause de disputes civiles. Mais la musique est déjà là. Le père de famille veille sur la bande son de l’enfance. La musique, confie Yasmine, c’était la joie de vivre, le lieu du rêve.
1980. Les bombardements pleuvent sur le pays comme on tamponne les visas sur les passeports. Les ambassades étrangères fonctionnent à guichet fermé et les valises s’impatientent.
1983. La carte de l’exil confisque l’identité. Dès lors la famille fait des aller retour avec la guerre en Egypte, en Koweït en passant par la Grèce. K7 et bobines ont précieusement été empaquetées. Dans le pli d’un exil athénien, Yasmine devine des bribes de chansons. Enta fen ? La question fuse un jour de la bande. Son effet est magnétique mais Yasmine n’en connaît pas la réponse. Elle ne sait pas encore que l’Orient a son Astre.
« Nous étions partis en vacances et nous sommes revenus 10 ans plus tard… »
1993. Retour au Liban.
Yasmine est en blues d’Orient. Elle a 17 ans et se sent isolée. Seule. Elle connaît pourtant Janis Joplin, Portishead, Chet Baker, Nina Simone, Les Pixies, Fiona Apple, le Velvet Underground ou encore Jefferson Airplane. Le jazz côtoie le psychédélique. Bristol en Angleterre donnait alors ses premiers rythmes trip hop. Mais une absence, un manque se fait sentir. Yasmine veut renouer avec sa culture arabe, rattraper le temps perdu, cette mémoire qui me reste murmure-t-elle au détour d’un souvenir.
1998. Un déclic, un tournant, Lessa Faker. La réponse est là : Oum Kalthoum. Une autre émotion décisive, la mélancolie d’Asmahan. Langueur du rythme et suavité du chant, les racines du trip hop seraient elles orientales ? Quoi qu’il en soit, Yasmine explique qu’à partir de ce moment là, elle n’avait plus le choix. Chanter devient le sens de sa vie.

Au recommencement donc était l’Orient.
Dès lors, une véritable boulimie de collectionneuse la contamine. Archéologue mélomane, Yasmine déterre les chansons oubliées, redécouvre des trésors et enrichit sa culture sonore. Sa madeleine est musicale. Sabah Fakhri, Nazem El Ghazali, Omar El Ziani. L’écheveau des influences se tisse et la jeune chanteuse voyage dans le temps. Du rêve, à l’envie, au souffle, le chant se déploie enfin. Elle évolue avec son compère Zeid Hamdan au sein de la formation Soap Kills. La savon qui tue est un phénomène beau, rare et unique sur la scène libanaise. Yasmine chante Oum Kalthoum comme on entre dans un autel. Tarab et humilité. Elle rend un magnifique hommage au répertoire classique.
2000. La valise s’impatiente à nouveau. Nouvelle étiquette au bagage : Beyrouth Paris.
Commence dès lors un véritable travaille d’orfèvre. Yasmine travaille, peaufine ses maquettes, découvre de nouvelles sonorités.
Flash-forward. Nous voilà à nouveau back stage au concert de Madonna. Mirwaïs est donc là. Classé par le magazine Esquire comme l’un des 5 plus grands producteurs contemporains, ce dernier avait été adoubé par la Reine de la Pop comme étant le génie et l’avenir du son. De mère italienne et de père afghan Mirwaïs Ahmadzaï a déjà évolué en duo sous diverses formes avec Daniel Darc (Taxi Girl), Juliette ou encore avec la Madone. Mais chez lui aussi, une absence se fait sentir. A la recherche d’une nouvelle collaboration il a un désir secret : renouer avec ses racines orientales. Il rêve d’une musique éloignée de la danse des clichés et des ventres. Concours d’intuitions, Yasmine et Mirwaïs sont tous deux adeptes du travail. C’est le début de 3 années de recherche. Yasmine écrit, Mirwaïs compose. Il s’interroge. Elle recompose, co-compose. Ils décomposent le son et le mot. Yasmine explore sa voix. Elle enregistre, répète les mots encore et encore, guette le relief et la nuance au niveau de l’émotion car pour elle, le chant c’est avant tout l’art de l’interprétation. Un véritable jeu. Sourire un mot, l’ironiser, le cracher, le caresser, Yasmine explore le verbe et Mirwaïs le sonorise. L’Alchimie se fait et le résultat est vertige.

Arabology
Du même titre que l’album, le premier morceau en constitue le code génétique. Brouillage de sons, bruits de rue, son de clavecin, écheveau de sensations, Arabology est un titre visionnaire. Point de mélodies mais une recherche sensorielle. L’imaginaire de l’auditeur compose sa propre musique. A la traditionnelle fusion entre l’Orient et l’Occident, le tandem procède par strates. Des couches sonores se superposent, s’entrechoquent, s’interpellent. A défaut de passé, on le recompose. Pure invention, fantasmagorie, Arabology est science du rêve, anthropologie audacieuse du son.
Un deux trois quatre. Le compte à rebours est lancé. Le deuxième titre Yaspop fuse d’énergie. Le oud devient dancefloor et la voix de Yasmine électrochoc. Les particules de poussières des rues du Caire côtoient les sons métalliques de Mirwaïs. La nostalgie nimbée de synthétiseurs vintages flirte avec plusieurs dialectes arabes dans un même texte. Yasmine a le corps à ses mots, ses lettres à la bouche. Du bout des lèvres, l’abjad s’électronise et le Tarab électrise une langue qui s’écrit désormais de droite à gauche ou l’inverse. Effrontée, une T-Marbouta s’évertue à imiter le microphone d’Oum Kalthoum. Gamil. La voilà suspendue sur son foulard. Les gutturales syncopées se crachent sur les grattes ciels émiratis. Les maqams de Bagdad s’enivrent d’insomnies beyrouthines. Imaginaire essoufflé de nappes mélodiques multiples. Soufre, transgression et subversion deviennent un Art à part entière. Argot et langage courtois se mêlent. L’insulte ici devient poème car Arabology c’est avant tout et surtout un manifeste poétique, un pamphlet esthétique ultra moderne. Laissez vous heurter. Les piqûres de poèmes sont indolores.
08 | 2009 | NASRI SAYEGH | ELLE ORIENTAL
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Chère Brigitte Fontaine… Thank you sister !
Bouleversante poétesse et star de l’underground international, Brigitte Fontaine fait certainement partie des plus grandes plumes qu’aient connu la musique et la littérature de ces cinq dernières décennies. Gainsbourg au féminin ? Peut-être… Mais pourquoi pas l’inverse ? En effet, à quoi bon les comparaisons ? Plaquer des titres à cette réfractaire aux définitions serait la réduire, l’étouffer. Sa poésie est libre, entière. Elle incise l’émotion. Elle insulte le prêt-à-penser, avec grâce. Elle est. Simplement. Follement.
Avec quelques brins de nicotine en guise de paillettes, elle revient sur la scène musicale avec un 17e opus. Le disque est certes sorti en France l’année dernière, mais comme elle le dit elle-même dans le titre de son album : ’’L’un n’empêche pas l’autre’’ ! Beyrouth écoute ses 12 titres auxquels participent Bertrand Cantat, Jacques Higelin, Christophe, Emmanuelle Seigner, Matthieu Chedid, Alain Souchon, Grace Jones, Arno et Areski Belkacem. En plus de morceaux inédits, elle choisit de revisiter des morceaux rares de son répertoire.
Un album à se laisser envoûter. La cigarette sur le bout des lèvres.
Beyrouth, Hiver
Chère Brigitte,
Je perds mes mots.
Je ne les retrouve plus.
J’en perds le sens, la définition.
Des trous noirs.
Amnésie linguistique.
Béances du langage.
Pourriez-vous m’aider à redonner un sens à mes mots ?
Définir et redéfinir ?
Ces mots ont-ils un sens pour vous ?
Une résonnance ?
Je vous envoie ces quelques lignes pour vous demander de l’aide.
Je vous remercie d’avance pour cette consultation poétique…
L’homme qui avait perdu le sens des mots.
P.S. Ci-dessous mes mots.
Musique : Enchantement sonore.
Poésie : Miracle ordinaire.
Nougat : Pouah !!!
Grace Jones : Thank you sister, pour ta magnificence et ta bienveillance.
Subversion : Périmée.
Théâtre : Jeu d’enfants.
Tomber : Aie !
Culot : Courage et effronterie.
Douleur : Rouge.
Beyrouth : Connais pas.
Révolution : Vive la révolution !
Terroriste : Parfois on ne peut faire autrement dans ce cas j’appelle ça résistance.
Si je vous dis ’’Je vous aime’’ : C’est normal !
Rimbaud : My first love.
Sexe : Ça ne vous regarde pas.
Colère : Rage noire pour petits blancs.
Jean Racine : Je fais ce que tu veux, je consens qu’il me voie.
Guerre : Boucherie absurde pour le fric la plupart du temps.
Amour : Pipeau et vie.
Mots (les gros) : Putain enculé salope… rigolos les gros mots. Les enfants les aiment beaucoup, et moi aussi.
Palestine : Peuple originaire du lieu, colonisé et martyrisé par des enfants d’ex-martyrs.
Folie : Souffrance.
Couleur : Noire.
Peur : Tout le temps !
Nicotine : Ouais ouais encore !!
Bêtise : Connerie ordinaire.
Gainsbourg: My second love.
Areski : Super !!!!
Orient : Le soleil se lève à l’est.
Brigitte : Sac à bites.
Bien à vous : Tout le temps !
Rire : Essentiel à la vie.
Dieu : Dieu est un point de liberté où se font équilibre toutes les oppositions.
Si je vous dis ’’Merci’’ : Je vous réponds : ’’Thank you sir !’’
Propos recueillis par Nasri N. Sayeghwww.agendaculturel.com | 31.01.2012 -
Danielle Arbid | Beirut Hotel La censure mise à nue

Beyrouth. Jeudi 19 janvier 2012. Jour de sortie de films dans les salles de cinéma libanaises. Au programme, un seul film, un grand absent : le dernier opus de Danielle Arbid (Prix Albert Londres en 2001), « Beirut Hotel ». L’envie me prend de me ruer dans une salle vide, de m’installer dans un fauteuil pendant une heure et demie -la durée initiale du film- devant un écran blanc, de fantasmer l’histoire d’amour de Zoha (Darine Hamze) et de Mathieu (Charles Berling), de me laisser prendre par la trame du cette romance torride, puis sur le générique de fin, de me ruer sur l’écran toujours aussi blanc pour y écrire un à un les centaines de noms qui ont fabriqué cet instant de cinéma pour enfin ovationner le film avant de me rendre compte de ma triste solitude de spectateur. Scène absurde face à l’absurde sangsue qui récidive. Danielle Arbid n’en est pas à sa première fois. Il s’agit malheureusement du troisième couperet qui tombe sur ses films. « Beirut Hotel » a beau avoir été ovationné et primé dans de nombreux festivals à travers le monde, Danielle Arbid a beau faire partie des cinéastes libanais les plus en vue dans la région, cela n’empêche que la censure a une fois de plus imposé son diktat, sans appel. Le film a été retoqué par le comité de censure de la Sûreté Générale au prétexte que son intrigue “constitue une source de problème portant sur l’assassinat de Rafic Hariri”. Selon eux, elle pourrait mettre en danger la sécurité du Liban. D’autrefois subversive par son trop plein de désir –oui, le désir peut faire peur encore- Danielle Arbid passe au statut de dangereuse pour la sécurité nationale. Cette fois, c’en est trop pour la réalisatrice qui a décidé de répondre. Sans détour. Entretien vérité ou la censure mise à nue par Danielle Arbid.
Danielle Arbid, pourriez-vous nous expliquer dans le détail le parcours du combattant-cinéaste-artiste qui doit passer cet “examen de censure”?
S’il faut résumer l’affaire en deux mots : Vous êtes un potentiel suspect et le travail des censeurs Libanais consiste à vous démasquer.
Mais tout d’abord, il faut présenter un scénario. Il faut ensuite attendre une vingtaine de jours, avant de recevoir le coup de fil providentiel de la Sûreté générale. Puis arrive le moment de la confrontation et des négociations. Vous devez vous armer de patience et être poli pour discuter avec eux car ils voient le mal partout et cherchent la preuve de votre mauvaise foi en dessous de chaque page. Ce sont des professionnels de la complication. Leur but, c’est de jouer avec vos nerfs, de vous dégouter de votre travail, de vous faire perdre votre temps, avant de vous délivrer une autorisation de tournage. Et en général cela advient dix, à quinze rendez-vous ou deux mois plus tard !
En réalité, je ne les ai jamais rencontrés. A chaque fois, c’est Sabine Sidawi, ma productrice libanaise, qui se charge de cette passionnante mission. Elle me raconte ses longues matinées chez les censeurs, mais je ne peux que les fantasmer. Elle refuse que je vienne, car je suis impatiente et encore moins polie. Je risque de mettre à mal les négociations. J’ignore donc à quoi ils ressemblent, l’âge qu’ils ont, s’ils sont en uniforme… Ce que je sais, c’est qu’ils sont nombreux et ne jugent pas le travail d’un point de vue artistique, mais le passe au crible comme dans un interrogatoire. Comme tous les censeurs du monde, ils méprisent toute forme d’art. Je doute qu’ils aient étudié le cinéma ou la littérature ou mené n’importe quelles études supérieures. Mais je serais curieuse de discuter un jour avec le plus cultivé d’entre eux, pour savoir comment il fait la part des choses entre son travail de ‘coupeur’ et ses éventuels goûts. J’ose espérer qu’à force de regarder les films et de lire les livres, même de cette manière biaisée, ils doivent s’être forgé une culture, mais je me demande laquelle. Je me dis qu’un jour je raconterais l’histoire d’un censeur qui tombe amoureux de l’histoire qu’il est censé condamner et voit enfin la lumière…
Qui sont ces censeurs qui sifflent sur nos têtes?
Je vous ai dit, l’objet de mes fantasmes…

Pourquoi Dans les champs de bataille a t il été interdit aux moins de 18 ans?
A l’époque, en 2004, les censeurs de la Sureté Générale n’avaient jamais vu un vrai baiser dans un film libanais. Et ils étaient traumatisés de découvrir une jeune fille (libanaise !) embrasser un garçon (libanais aussi) à pleine bouche et à deux reprises dans le film ! La personne qui était alors la cheftaine de la censure -c’était une femme- a insisté pour me voir. Je ne pouvais pas venir au Liban, je travaillais à la sortie en France. Nous avons donc discuté par téléphone. Elle a exigé que je coupe les scènes de flirt, ce que j’ai catégoriquement refusé, car je respecte trop le public pour lui présenter une œuvre atrophiée. Bref, après des négociations houleuses où elle a traité mon film de pornographique, elle a fini par accepter mon argumentaire. Je lui ai dit : « Madame, quel taré va payer son billet 10 dollars et attendre quarante minutes avant de s’exciter en découvrant un baiser ? » Je lui ai expliqué que pendant ces quarante premières minutes du film, le spectateur assiste à la déchéance d’une famille et à sa décomposition. C’est d’une tristesse infinie ! Même arrivé à la quarantième minute, le plus obsédé des spectateurs n’a plus envie de bander. Le mieux c’est qu’il reste chez lui et qu’il se connecte sur internet, qu’il mate de vrais films pornos et fasse son affaire ! Mon argumentaire était à la hauteur du débat, car le débat avec la censure est toujours médiocre.
Mais je crois que cette femme reste la plus éclairée de tous ceux qui lui ont succédé, car elle a changé d’avis. Elle a classé mon film interdit aux moins de 18 ans et accepté finalement sa sortie, sans aucune coupe.

Pourquoi Un homme perdu a t il été interdit de sortie?
Dans Un homme perdu il n’y a pas uniquement des flirts mais des scènes d’amour ou les acteurs sont nus. Ce n’est toujours pas de la pornographie et le film n’a jamais été classé dans aucun pays étranger où il est sorti, mais nous voilà de retour chez la censure libanaise…
La personne qui leur a montré ‘Un homme perdu’ m’a dit qu’ils voyaient du sexe même quand il n’y en avait plus ! Ils étaient littéralement sidérés. Ils ont voulu tout couper et réduire le film à une peau de chagrin.
Je savais qu’ils allaient réagir de la sorte, vu mon passé litigieux avec eux. Je savais que mon film ne pouvait que les provoquer, qu’ils sont à des années lumière du monde et du mien en particulier. Quand ils regardent un film, ces censeurs se mettent à la place du plus médiocre spectateur et non du plus intelligent, même pas du plus moyen ! Mais je voulais tellement leur montrer mon film, par défi. Je voulais qu’ils sachent qu’il existe des films aussi libres et extrêmes et qu’ils m’identifient comme sa réalisatrice. J’ai refusé évidemment de couper les scènes. Donc le film n’est jamais sorti. Mais je n’ai pas crié sur les toits, car la bataille me semblait trop morale. Je ne pouvais pas les combattre à ce moment-là. L’histoire de mon film, de cet homme qui s’oublie dans les bras des prostitués parce qu’il est aussi perdu et misérable qu’elles, relevait tout simplement du chinois pour les censeurs Libanais.

Pourquoi Beirut Hotel est-il interdit ?
Selon eux : ‘Il serait dangereux pour la sécurité du Liban’. Quand on me l’a annoncé, j’ai cru à une blague ! Je pensais que j’étais seulement dangereuse pour la moralité des Libanais. Mais en réalité, j’ai été promue ! J’ai ri. Quoi faire d’autre ? Puis un profond malaise, un réel sentiment de tristesse, m’a envahi. J’ai pensé ; ce n’est pas mon film qui est à plaindre mais le Liban ! Et c’est la raison pour laquelle, je les ai contre-attaqués avec virulence. Cette décision je n’y crois toujours pas et je l’accepte encore moins. Elle sape l’idée même que j’ai d’appartenir à ce pays. Elle me fait honte.
Danielle Arbid, que vous veut-on ? Que vous leur avez-vous fait ?
Je refuse de couper mes films. C’est tout. Car mes films ne sont ni militants, ni blasphématoires, ni même politiques. Je n’accepterais jamais qu’on enlève un seul plan. Les autres réalisateurs libanais font ce qu’ils veulent. Moi, c’est ainsi que je réfléchis. Si la censure veut les interdire, soit. Mais je veux savoir de quel droit.
La seule solution que je vois à terme, si ce système oppressif perdure, c’est de ne plus réaliser de films au Liban. Mes films sont les plus transparents possibles. Je ne mens jamais. Je ne vends pas de clichés à la noix ni de monde exotique à l’Occident. J’essaie de montrer une image du Liban, contrastée, moderne, digne et profondément humaine. Comme je la vois. J’ai toujours refusé les concessions. Et je ne pourrais pas faire autrement.
Mais si en plus je commence à avoir peur des autorités de mon propre pays, qui ne misent d’ailleurs pas le moindre dollar sur mon travail, je n’aurais sincèrement plus le courage… Je trouverais des histoires à raconter ailleurs. Car l’important pour moi, c’est de faire des films avant tout.
Danielle comment vivez vous cette censure?
Je suis décidée à me battre et je me sens portée et soutenue par des gens formidables (ma productrice, notre avocat, des gens de tous horizons…) qui en ont marre de la médiocrité dans ce pays. Cette histoire est la goutte d’eau en trop. Avant, à chaque film, on m’accusait qu’avec des idées comme les miennes, je portais atteinte à la réputation du Liban, on disait que je m’étais ‘vendue à l’Occident’ et que je ne savais même pas parler l’arabe. C’est mal me connaître. Si je fais des films aussi libres et exigeants, c’est parce que je respecte notre intelligence, nous les libanais, nous les arabes.
Je considère même, que cette accusation de traîtrise est une sale tendance fasciste locale. Nombreux au Liban l’utilisent bassement et à tout va pour humilier l’autre. Le moindre crétin t’explique maintenant que tu es moins libanais que lui. C’était la logique des coupeurs de gorges et des tueurs sur les barrages pendant la guerre. Ils partaient de ce constat, que c’était à eux de juger qui était libanais et qui ne l’était pas ! Aujourd’hui, chacun y (re)va de sa déclaration d’amour enflammée au Liban. Bientôt, il y aura le concours de celui qui aime le plus son pays et la porte ouverte à tous les fascistes… Il faut comprendre que personne n’incarne à lui seul le Liban, et personne n’a le droit de donner des leçons à personne. Le jour où on intègrera ça, on se portera mieux.
Même en Occident, je me bats pour que la réalité contrastée du Liban soit acceptée et reconnue ! Car en Occident, on veut voir ‘le sauvage’ tel qu’on le fantasme et du coup mes deux derniers films ont déçu parce qu’ils ont en un sens montré des femmes épanouies et des hommes libres. Je veux, qu’ils nous voient comme des êtres avec une palette de nuances. Mes films rendent service au Monde Arabe. Mais allez expliquer ça… Avec « Un homme perdu » et « Beirut Hotel », je me suis carrément retrouvé entre deux feux.

Comment évaluez-vous la situation du Liban au vu de cette énième censure?
Le Liban se radicalise. C’est un pays schizophrène. Soit il est moderne, et il ne ressemble à aucun autre pays arabe. Soit il ne l’est plus !
Autant le savoir. On oubliera alors les combats d’idées qui nous ont forgés, notre métissage, la liberté de la presse que nous avons défendu, les grands journaux que nous avons créé, les auteurs qui sont nés ici et ceux qui ont choisi de venir y vivre ! Tout cela représente notre modernité. Et si on la perd, on a tout perdu. Rouler en BMW et s’habiller en Gucci ne suffira plus pour faire semblant…
Selon vous, comment procéder pour lutter contre la censure ?
Nommer des gens cultivés et indépendants dans les commissions. Annuler la pré-censure illégale et contraire à la liberté d’expression. Créer des fonds de soutien aux films, ainsi les censeurs réfléchiront à deux fois avant d’interdire un film que l’Etat a cofinancé. Leur expliquer surtout que les libanais ont reconstruit Beyrouth, qu’ils ont libéré le Sud-Liban et il y en a même un qui a rédigé la charte des droits de l’homme ! Il y a environ 50 ans… Les libanais donc, en principe, ne sont pas des ânes. Et il ne faut pas les protéger des idées subversives de l’art et de la culture. Ce ne sont pas ces idées-là qui leur nuisent, mais celles des politiciens qui braillent à longueur de journée sur les chaines de télévisions. La véritable arme populiste de la guerre se trouve là.
Que voulez vous dire aux censeurs ?
Qu’ils cherchent un autre métier. Imaginez, vous demandez à votre fils, quel métier il veut faire plus tard, il vous répond : Censeur. Quelle misère…
Que voulez vous dire aux spectateurs-citoyens libanais ?
Ne vous laissez pas faire par le poids des traditions, ni par l’aveuglement des politiques ou la facilité du consumérisme. Restez ouverts et généreux. C’est dans nos gênes. Nous ne pouvons pas nous calfeutrer.
Continuerez vous de faire des films sur et au Liban ?
Pour l’instant, je fais une pause. Mais je me battrais jusqu’au bout contre la censure de Beirut Hotel, pour qu’il sorte en salles. Et aussi pour que la censure réfléchisse a deux reprises la prochaine fois, avant de taper sur un film libanais. Je me bas pour l’intérêt de tous.
Vos projets ?
Un film en France. Il est temps je crois, que j’existe ailleurs. Je fais une pause. Puis j’espère après revenir…

Photos de Danielle Arbid par Edouard Caupeil
Entretien réalisé par Nasri N.Sayegh

ELLE Orient Février 2012
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banafsaj | issam boukhaled | post mortem poésie et larmes de grâce
par Nasri N. Sayegh
(C) Wael LadkiCadavres disséminés. Corps décomposés. Chair déchiquetée. Sang desséché. Caillots de poèmes. Violettes bourgeonnant à l’ombre de jeunes mortes en fleur. La magie des mots, l’alchimie du théâtre se crée. Pour sa dernière création, Issam Bou Khaled vient à nouveau de commettre du rare. Dans Banafsaj, (Violette en français), il nous conte des mémoires d’outre-mort, d’outre-rage.
Morte, une mère courage est à la recherche de son enfant dans les décombres d’un immeuble détruit. Ensevelie sous la poussière de l’horreur elle sourit, pleure, hurle un effroi muet. Le cri de Munch retentit dans les décombres de Beyrouth, de Gaza, de Bagdad et d’autres capitales de douleur. Sur scène, des membres cherchent leurs corps. Des corps qui empruntent les membres d’autres cadavres. Morceaux par morceaux, lambeaux par lambeaux, une mère morte et orpheline de fils nous raconte sa vie souterraine. Serrée, étouffée, engoncée dans des restes humains, elle nous conte sa vie de morte.Anatomie de l’enfer
Pour incarner ou plutôt désincarner ce personnage, une comédienne hors norme : Bernadette Hodeib. Sa beauté se passe de mots. Sur son corps et son visage se dessinent les stigmates de toutes les émotions. Du sourire d’enfant au visage de l’effroi, Hodeib incarne le monstre au sens étymologique du terme. Un monstre qui montre la plaie des horreurs de la guerre et de ses ravages.
Au milieu de la pièce, point d’orgue d’émotions, la mère nous parle de son enfant et fait remonter ses souvenirs de vivante.
Puis, fragile, tremblante, d’une voix de bonheur étouffé, elle formule ce souhait : « Si seulement je pouvais me recomposer pour que mon fils me reconnaisse et me sorte d’ici. Qu’il m’emmène à l’ombre d’un saule. Qu’il m’y disperse, m’y dépose. Fleurissent les violettes. »
Murmures de mots. La tête vacille, lentement, comme ne pouvant plus porter cette larme qui coule sur sa joue. La goutte se dépose alors sur le plateau et le miracle se fait. La poésie fleurit de la scène.
Autre personnage en quête d’âme : un chien errant dans les gravats. Un chien qui fut homme avant la déchéance de sa conscience. Humilié, torturé, cet homme est devenu mammifère carnivore quadrupède réduit à aboyer pour parler, à grogner pour murmurer, à japper pour pleurer. Pour incarner ce cerbère, Saïd Serhan : attaché par une laisse tout au long de la pièce, il évolue dans toutes les dimensions du plateau pour dépeindre la nature morte du désespoir et de l’angoisse. Recouvrant progressivement ses mots, il prononce son mal, son angoisse. Bouleversant.
Issam Bou Khaled n’est pas metteur en scène
La scène ne lui suffit pas. L’horizontal lui est bien pauvre. Et pour cause, Bou Khaled ne met pas en scène mais plutôt démet les règles du théâtre. Utilisant toutes les dimensions du plateau, il chorégraphie le sol, les murs, le vide. Ses comédiens volent dans l’espace, tanguent dans toutes les directions. Le monde serait-il plus beau vu de haut ? Bou Khaled répond en renversant les perspectives, en défiant les lois de la gravité. Personnages en quête de hauteur, ses acteurs se retrouvent debout sur les murs.
Une écriture morbide ? Le théâtre d’Issam Bou Khaled est pourtant tout le contraire. Au-delà de la mort et de l’horreur bat une fiévreuse rage de vivre.——————————————————————
Article publié dans L’Orient des Campus le 09/04/2009.
Reprise de Banafsaj au Théâtre Monnot de Beyrouth
du 2 au 5 Février 2012
Réservations au 01 20 24 22
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Entretien Polissier avec Karin Viard

Film choc de la rentrée cinématographique française, le troisième opus de la réalisatrice Maiwenn est une immersion frontale dans la vie quotidienne de la Brigade de protection des mineurs. Prix du jury au Festival de Cannes 2011, le film est servi par une brigade stupéfiante d’acteurs : Joey Starr, Marina Fois, Nicolas Duvauchelle, Maiwenn et l’incontournable Karin Viard. À l’occasion de la projection du film dans le cadre du Festival du cinéma européen de Beyrouth, nous nous sommes penchés sur le cas Viard… en toute ’Delicatessen’.